Ma nuit chez l’inconnue du deuxième

A Paris plus qu’ailleurs, tout est affaire de mode et de tendance. La cuisine ne fait pas exception à la règle et, outre le contenu de l’assiette, les concepts innovants sont légion. Récemment, on s’est excité en allant dîner dans le noir complet ou en prenant un verre par -40°C. Plus récemment encore, on s’est réjoui de faire la queue pendant 45 minutes sous la pluie autour d’un camion pour y acheter un hamburger qu’on engloutit illico avant qu’il ne soit plus trempé qu’une soupe. Et puis, pour redécouvrir les joies de la lenteur, on s’est essayé au slow food. Quoique, pour les nerds les plus sévèrement atteints, l’heure est  plutôt au geek food.

Depuis quelques années, les gourmands transgressifs ont eu la joie de voir apparaître des restaurants clandestins (New Friends Table, Miss Lunch, etc.) : le tuyau se transmettait sous le manteau et on allait dîner sans savoir ni où, ni quoi, ni avec qui, mais avec la peur de voir les services de l’inquisition sanitaire débouler entre la poire et le dessert. Et en fait, on dînait toujours avec des Américains (parce que bon, faut pas se cacher, c’était un truc de ricains), on mangeait du foie gras (pour donner aux ricains l’impression de manger un repas français typique) et on ne voyait jamais débarquer la police des cuisines (parce que bon, ils ont déjà fort à faire avec les traiteurs chinois, alors ils vont pas commencer à fliquer les bobos).  La tendance s’est affirmée et le site VoulezVousDîner cherche à faire de cette mode un usage commun. Le principe est simple, on peut soit organiser un dîner, soit s’inscrire pour aller dîner chez quelqu’un qu’on connaît pas. Et s’inscrire, c’est ce qu’avait fait la Belette qui m’avait pris sous le bras pour l’occasion, et on est allé chez Sacha qui nous a fait passer une drôle de soirée avec trois autres inconnus (Pascal, un avocat en appétit, et deux journalistes de télévision avec des petits micros et une grosse caméra).

On avait rendez-vous à 20h30 et, avec la Belette, on est arrivés à 20h31 (on aime la ponctualité, mais pas trop et on aime se faire attendre). On est au deuxième étage (j’ai l’impression qu’on en a monté six). Dehors il fait chaud et il pleut. J’ai le front en nage et de la buée sur mes lunettes. On sonne à la porte. Bon dieu, je croyais pourtant avoir pris des Kleenex pour m’éponger. Flûte, j’aurais dû mettre mes lentilles. La porte s’ouvre. Une jolie blonde nous accueille l’air avenant. Elle nous sourit. Je rougis (à douze centimètres derrière elle, la grosse caméra (attends ! mais ils filment là ! vous me laissez le temps de prendre une douche d’abord ?)).

–        Bonjour, bienvenue, moi c’est Sacha.

–        Euh bonjour, nous c’est la Belette et Moustache. Merci de votre accueil.

Clap ! Fin de la première prise.

–        On la refait mais vue de dos.

–        Euh ok, on ressort quoi ?

–        Oui, vous ressortez, vous faites semblant de sortir de l’ascenseur.

–        Attendez ! On a pris l’escalier.

–        Pas grave, on fait semblant.

On ressort, on rerentre, on redit bonjour, on se représente, on réenlève nos manteaux, j’ai toujours rien pour m’éponger. Clap !

–        Je peux vous servir des bulles ?

–        Des quoi ?

–        Du Champagne.

–        Ah ok.

On s’assoit au fond du canapé. Bon ben tchin tchin alors. Tchin tchin. La caméra ne nous lâche pas. Je suis certain qu’ils vont filmer mes chaussettes pourries. Pascal arrive. Qu’est-ce qu’il pense de VoulezVousDîner ?

–        C’est un peu Fesse Bouffe quoi.

–        Pardon ?

–        Oui Fesse Bouffe.

–        Euh, t’es sûr ?

–        Oui, c’est un réseau comme Facebook mais pour les gens qui veulent aller dîner.

–        Ah ! « FaceBouffe » ! J’avais compris « Fesse Bouffe ».

–        Ah non, « Fesse Bouffe », c’est autre chose.

–        En effet.

Sacha se met au piano, et nous joue un morceau de Chopin. Un autre de Liszt. La caméra la scrute, ça soulage. Merde, elle se retourne vers nous. Merde, merde, merde ! Attends, je vais prendre un air pénétré. Ou non, plutôt un air transporté. Oui, transporté, c’est bien en quelques notes, je suis ailleurs, au-delà (en fait, j’ai surtout l’air constipé).

Bon, à table maintenant. La caméra fait une pause. L’amuse-bouche : top ! L’entrée : top ! Flûte, revoilà la caméra. Voilà le plat de résistance. C’est du poisson. Qui va deviner ce que c’est. C’est du bar ? Non, non, non. Du loup ? Non. De la rascasse ? du Saint-Pierre ? du lieu ? de la baudroie ? du turbot ? de la bonite ? de la dorade ? du congre ? du maigre ? de la plie ? du mulet ? du requin ?

–        Ben non, c’est du colin.

–        Ah ok.

Close-up. Caméra à 8 cm de ma bouche. Interview choc :

–        C’est bon ?

–        Attends, j’ai pas encore goûté.

–        …

–        Et là, c’est bon ?

–        Attends, j’en ai plein la bouche.

–        …

–        Alors ?

–        C’est très bon.

–        …

–        Qu’est-ce qui vous a attiré dans le concept de VoulezVousDiner ?

–        L’opportunité de rencontrer des nouvelles personnes, une nouvelle cuisine, un nouvel univers. Braver un petit interdit aussi.

–        Très bien, merci.

–        Ah ok. Je peux manger maintenant que c’est froid ?

–        …

–        Faut qu’on y aille. Vous nous jouez le morceau de sortie ?

–        Avant le dessert ?

–        Ben ouais.

Je pose mes couverts (ça va vraiment être très froid). Pourvu que Sacha joue un morceau que je connaisse. La lettre à Elise. Oui, c’est ça ! Il faut qu’elle joue la lettre à Elise. Mince, c’est pas ça. Mais… Mais… C’est pas possible… je connais ! C’est… c’est… Elton John !

Illico, ça m’a beaucoup ému. J’ai pensé subitement à Diana. A William, à Kate. Au bébé à venir. Du coup, je me suis souvenu de la naissance de ma fille. De son premier regard. Son premier cri. J’en ai eu les larmes aux yeux (mais j’ai prétexté un rhume des foins). Quand je suis rentré repu mais léger, j’ai voulu faire l’amour à ma femme. Et puis finalement non. Elle dormait.

La grosse caméra et les petits micros sont partis. Tout le monde s’est détendu et c’est devenu vraiment sympa. Même qu’en partant, la Belette a émis l’idée d’accueillir bientôt un dîner d’inconnus. Chic chic ! Où est-ce qu’on s’inscrit déjà ?

Christophe Adam, pâtissier éclairé
La p’tite feuille à gros effet